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L’Histoire de l’Afrique aux Africains

Nous diffusons ci-dessous un article paru sur le site de Patric Eric Mompouya. Nous reprenons de larges extraits du papier de l’ancienne rédactrice en chef de feu Le Monde de l’Education, intitulé: La France règne en maître sur le marché des manuels scolaires en Afrique francophone

Les ancêtres des élèves africains ne sont plus les Gaulois depuis belle lurette mais la France conserve la haute main sur l’édition des manuels scolaires de la partie francophone du continent noir. En vertu d’un partage linguistique hérité de la colonisation, Hachette International (filiale du groupe Lagardère, par ailleurs actionnaire du groupe Le Monde et du Monde Intéractif) y règne en maître, occupe 85% des parts de marché de l’édition scolaire en Afrique subsaharienne francophone via les deux marques Edicef (Editions Classiques d’Expression Française) et Hatier International.

Bon connaisseur des manuels en cours dans les écoles africaines, le directeur international d’Hachette International, Jean-Michel Ollé, observe que l’histoire enseignée s’inscrit largement dans les “sous-régions” (Afrique de l’Ouest, de l’Est, etc.) donnant peu de place aux histoires nationales. En revanche, chaque livre scolaire se doit de refléter une réalité la plus locale possible (à travers les photos du pays, les prénoms qui y sont le plus usités, etc.). Chaque pays ou presque ayant opté pour un découpage différent au collège (en 3, 4 ou 5 ans), l’heure de la mise en commun entre les pays n’est pas pour demain.

Réaliser un bon manuel scolaire relève en partie de la gageure. D’abord à cause de la difficulté à trouver des auteurs. “Pour être un bon auteur de livres scolaires, il faut avoir de la fantaisie, de l’imagination et donc disposer d’une certaine liberté, ce qui est loin d’être toujours le cas en Afrique”, explique Jean-Michel Ollé.

L’absence de démocratie au bout du compte, très souvent assortie d’une mainmise dirigiste et bureaucratique sur la pédagogie et/ou les programmes, le manque de formation et le faible niveau des enseignants créent un environnement particulièrement peu propice à la créativité.

(…)

Pauvres, les pays africains n’ont pas les moyens de commander des manuels. Hormis de rares pays, comme le Cameroun et la Côte d’Ivoire où l’achat des manuels repose sur les familles, l’édition des livres scolaires dépend quasi totalement de la Banque mondiale le plus souvent, de la Banque africaine de développement parfois, ou des aides bilatérales de temps à autre.

Au mieux, les élèves africains disposent d’un manuel “pour trois ou cinq élèves”, estime Patrick Dubs, directeur général d’Hachette International, “les renouvellements étant peu courants”. Peu de pays possèdent un outil industriel suffisamment performant et 80% des livres sont imprimés hors du continent.

(…) La Banque mondiale suscite des candidatures parmi les imprimeurs locaux. Souhaitant voir se développer un marché “national” du manuel scolaire, ses experts incitent en effet l’industrie locale du livre à se lancer.

(…)

Décoloniser l’histoire : tel était le sens et l’ambition des auteurs de l’Histoire générale de l’Afrique, un vaste projet lancé en 1964 par l’Unesco au lendemain des indépendances, “pour remédier à l’ignorance généralisée sur le passé de ce continent et rompre avec les préjugés raciaux”. Ce grand œuvre, dont le fil conducteur était de “considérer l’Afrique comme un tout”, a été orchestré, entre autres, par l’historien sénégalais, Cheikh Anta Diop, ou l’ethnologue malien, Amadou Hampâté Ba, a mis plus de trente ans à se concrétiser.

Toutes les questions délicates, dont certaines sont encore débattues aujourd’hui, comme l’origine africaine de la civilisation égyptienne ou la traite négrière, ont été posées pour parvenir à un relatif consensus entre les africanistes.

Le chantier, auquel plus de 350 historiens (dont 80 % d’Africains) ont participé, a abouti à la publication, de 1980 à 1999, de huit volumes, allant de la Méthodologie et préhistoire africaine à L’Afrique depuis 1935. Traduits en sept ou huit langues, certains d’entre eux ont été publiés en version abrégée, souvent traduits en kiswahili, la plus courante des langues africaines mais aussi en hawsa et en peul, pour les mettre à la portée des enseignants africains.

Sur les étagères

Sans succès. Le panafricanisme militant ayant cédé la place aux nationalismes de choc, ce travail de titan est resté dans les mémoires et sur les étagères des ministères. Et rien ou presque n’a été fait pour transcrire ces travaux dans les programmes scolaires des pays. C’est à cette tâche monumentale que veut s’atteler l’Unesco : concevoir une “utilisation pédagogique” de l’Histoire générale de l’Afrique.

Le coup d’envoi de l’initiative a été donné en mars 2009, après que l’Unesco s’est assuré du soutien politique de l’Union africaine et de celui, financier, de la Libye, qui s’est engagée à consacrer 1,66 million d’euros à l’opération.

Les travaux pratiques ont commencé, jeudi 10 juin, à Tripoli (Libye).

Objectif : élaborer, d’ici à 2012, des programmes pour le primaire et le secondaire, qui intègrent cette histoire panafricaine si peu enseignée dans les établissements.  

En amont de la conférence, un questionnaire a été envoyé aux pays pour faire “l’état des lieux” de l’enseignement de l’histoire. Un premier exploit : 44 sur 53 pays de l’Union africaine ont répondu.

Un seul indique avoir utilisé l’Histoire générale de l’Afrique dans ses programmes : l’Afrique du Sud qui, après la suppression de l’apartheid, a éprouvé le besoin de reconsidérer cet enseignement stratégique à des fins de réconciliation nationale.

 

Brigitte PERUCCA

Rédactrice en chef du Monde de l’Education.

 

Génocide made in France

Nous diffusons ci-dessous la traduction par Lewellyn Brown d’un article d’Anne Jolis paru dans le Wall Street Journal. Cette version française a été éditée par Metula News Agency et notamment reprise sur le site de Patrick Eric Mampouya, qui nous l’a aimablement transmise.

“Je vous le raconte comme je l’ai vu”, dit Fidèle SIMUGOMWA, ancien chef de la milice extrémiste des Hutus pendant le génocide rwandais, lors d’un entretien avec Serge FARMEL, réalisateur de films documentaires. “Les soldats français avaient pris position sur une colline et tiraient sur les Tutsis. Nous [les miliciens hutus. Ndlr. Ména] portions un signe distinctif afin que les Français ne nous tirent pas dessus - nous nous étions dissimulés sous des feuilles d’arbres”.
Un à un, les anciens génocidaires filmés par Serge FARMEL racontent la même histoire ; à savoir que, le 13 mai 1994, de petites équipes d’hommes blancs, qu’ils décrivent comme étant des “soldats français”, vêtus de treillis et transportés dans des jeeps ou des camions, se rassemblaient sur les hauteurs dans l’arrière-pays de l’ouest rwandais. Ils tiraient des coups de feu dans les collines de Bisesero afin de débusquer les Tutsis.
Puis ils visaient directement les hommes, les femmes et les enfants qui prenaient la fuite. Quand les coups de feu cessèrent, les tueurs hutus investissaient les collines. Maniant des machettes, des lances, des massues cloutées, et leurs propres fusils, ils achevèrent les blessés. Une vingtaine de survivants me racontèrent une version identique des événements.
Ce jour-là et le lendemain, 40.000 Tutsis furent massacrés. En tout, environ 800.000 personnes - des Tutsis et des Hutus opposants du génocide - périrent atrocement ce printemps 1994.
Peu d’événements de l’histoire contemporaine ont laissé davantage de cicatrices dans les consciences occidentales que le génocide rwandais.
Samantha POWER conseillère auprès du président OBAMA, Prix Pulitzer en 2003 pour son livre Un Problème d’Enfer : l’Amérique et l’Ère du génocide [A Problem from Hell : America and the Age of Genocide], y dépeint un portrait noir de la manière dont l’administration CLINTON esquivait et demeurait passive durant le génocide.
Plus tard, le Président Bill CLINTON, en visite à Kigali, la capitale, présenta ses excuses au nom des États-Unis et de la “communauté mondiale”.
En France, en revanche, le récit officiel du génocide donne une image plus reluisante du rôle de l’Hexagone. Le site web du Ministère des Affaires étrangères note que : “Dans les années 1990, la France s’investit dans les efforts de la communauté internationale pour endiguer les tensions au Rwanda. La France fut le premier pays à dénoncer le génocide, et entreprit une mission humanitaire”. Cette mission, qui débuta en juin 1994, sous le nom d’Opération Turquoise, était en apparence supposée créer des zones de sécurité humanitaires.
À ce point de notre analyse, un peu d’histoire s’impose. Bien que le Rwanda fût une colonie belge avant son indépendance en 1962, les Français l’ont considéré, pendant très longtemps, comme une partie de la Françafrique : l’ensemble des pays africains francophones sur lesquels la France continue à exercer une influence paternaliste, parfois positive, le plus souvent opportuniste.
Au Rwanda, cette influence prit la forme d’une relation étroite avec la dictature de Juvénal HABYARIMANA, prônant la suprématie hutue. Pendant la guerre civile rwandaise, au début des années 1990, les troupes françaises allèrent à la rescousse d’HABYARIMANA dans sa guerre contre les forces d’opposition du Front Patriotique Rwandais (FPR) - à majorité tutsie, et aussi anglophones - venant d’Ouganda, sous le commandement de Paul KAGAMÉ, aujourd’hui président du Rwanda.
Aujourd’hui, aussi absurde que cela puisse paraître, le gouvernement du président en exercice à l’époque, François MITTERAND, craignait qu’une victoire du FPR ne signifie la perte, non seulement d’un allié de confiance, mais aussi, la perte du Rwanda au profit du monde “anglophone”.
L’événement qui finit par déclencher le génocide se produisit le 6 avril 1994, lorsqu’un avion transportant HABYARIMANA fut abattu. L’identité des coupables demeure l’un des mystères non résolus de l’histoire contemporaine.
Un éminent magistrat français est convaincu que l’assassinat fut orchestré par le FPR, et il a lancé de nombreux mandats d’arrêt visant de proches collaborateurs de M. KAGAMÉ. Dans le passé, les Français ont aussi déclaré avec insistance que ce qui se déroula au Rwanda fut un “double génocide”, arguant que les Tutsis étaient autant les agresseurs que les victimes dans les prémisses et l’acmé de l’agonie rwandaise.
Cependant, cette version des événements a aussi ses détracteurs. M. KAGAMÉ nie catégoriquement toute implication dans la mort d’HABYARIMANA, qui était alors sur le point de réaliser un accord de paix avec le FPR au moment où il fut assassiné.
Le gouvernement rwandais a prétendu, pendant longtemps, que la France joua un rôle actif en soutenant les extrémistes rwandais durant le génocide, faisant état de nombreux génocidaires notoires qui ont ouvertement et paisiblement vécu en France pendant des années.
En 1998, le journaliste français Patrick de SAINT-EXUPÉRY, qui avait rendu visite aux soldats français durant l’Opération Turquoise, écrivit une série d’articles dans Le Figaro, racontant comment les “zones humanitaire” françaises servaient principalement à protéger les tueurs hutus, au moment où ils fuyaient devant l’avancée des forces du FPR.
Ces articles provoquèrent un tollé à l’Assemblée nationale, au point de provoquer la création d’une commission d’enquête, qui arriva en définitive à la conclusion que la France ne portait aucune responsabilité particulière sur le génocide et, au pire, avait été victime innocente de malentendus.
C’est à ce moment-là qu’entra en scène Serge FARMEL, un Parisien à la grande carrure, âgé de 44 ans, issu d’une formation dans l’ingénierie aéronautique. La curiosité de M. FARMEL pour le génocide fut éveillée, il y a quelques années, lorsqu’il entendit des comparaisons entre les actions commises par la France au Rwanda et le comportement du régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale.
Lors d’un voyage au Rwanda, en avril dernier, il rencontra un survivant Tutsi, qui témoignait que les soldats français étaient bien présents en mai 1994, alors que, supposément, il n’y en avait aucun. Au début, FARMEL préjugea que sa mémoire de personne traumatisée lui jouait des tours, mais il maintint sa version de l’histoire. FARMEL commença alors à interroger d’autres témoins, dont il filma les récits.
Il en résultat 100 heures de film, qui consistent principalement en des entretiens d’individus et de groupes, à la fois victimes et auteurs du massacre, avec également des reconstitutions minutieuses des scènes du massacre.
Il est difficile d’exagérer la rigueur avec laquelle M. FARMEL a conduit les entretiens : sur le film, ceux qui sont interviewés s’impatientent parfois quand il les rappelle pour leur poser d’autres questions - comme s’ils étaient des témoins appelés à la barre - sautant sur la moindre incohérence dans leur témoignage.
Tous les survivants des massacres de mai 1994 ne prétendent pas se rappeler la présence de soldats français à Bisesero, cependant, il en y a beaucoup qui le disent, et leurs récits sont cohérents. Après avoir visionné ces témoignages filmés, je décidai de rejoindre M. FARMEL au Rwanda, sur le terrain de son investigation, afin de confirmer ces histoires personnellement.
Des Rwandais attendent pour donner leur témoignage des événements de 1994
“Les Blancs étaient postés sur les hauteurs, et ils nous ont d’abord débusqués de nos cachettes par des coups de feu. Ils cessèrent quand les Interahamwe (la milice hutue) arrivèrent, puis recommencèrent quand nous résistâmes”, dit Sylvestre NIYAKAYIRO, un Tutsi âgé de 22 ans à l’époque et qui se rappelle avoir été chassé de colline en colline au cours des trois attaques perpétrées ce jour-là, dirigées par des Blancs.
M. FARMEL demande, de manière répétée, si M. NIYAKAYIRO ne mélange pas les dates, si les Blancs de la mi-mai, dont il se souvient, n’étaient pas en fait les soldats français qui arrivèrent à la fin juin pour l’Opération Turquoise, quand un autre assaut fut lancé contre les quelques Tutsis qui demeuraient dans les environs de Bisesero.
“Les jours du 13 et du 14 mai furent inoubliables”, répond M. NIYAKAYIRO.
Mais qui étaient exactement ces “Blancs” - à supposer qu’ils étaient réellement présents ? “Votre information n’est pas crédible, puisqu’elle ne repose sur aucune réalité historique”, écrivit le général Jean-Claude LAFOURCADE, qui commandait l’Opération Turquoise et qui maintenant dirige une association des soldats ayant servi au Rwanda, dans une réponse par courriel à mes questions, ajoutant “il semble que vous êtes en train de vous faire manipuler”.
Comme l’Élysée, l’association déclare qu’ “il n’y avait pas de soldats français au Rwanda au mois de mai 1994″. L’Institut François MITTERAND, dirigée par Hubert VÉDRINE, proche conseillé de l’ancien président, refusa de faire un commentaire sur cet article.
Paul BARRIL est un Français qui se trouvait au Rwanda à l’époque. Il est certainement l’un des anciens membres les plus illustres du GIGN, un corps d’intervention d’élite. M. BARRIL était un conseiller auprès d’HABYARIMANA, à l’époque de la mort du Président. Selon ses mémoires, publiées en 1996 : Guerres secrètes à l’Élysée, dans lesquelles il note que “Suivant l’attaque, commença un cycle de massacres qui conduisirent à l’établissement de la dictature tutsie du pro-américain Paul KAGAMÉ. Plus d’un million de personnes périrent au Rwanda. Quelle importance ?”.
Mes efforts pour contacter M. BARRIL par téléphone et par courrier électronique dans le cadre de cet article ont été en vains. “Il ne veut pas qu’on le retrouve”, me dit son éditeur.
Un récit des activités de M. BARRIL se trouve dans “Aucun témoin ne doit survivre : le génocide au Rwanda” (Leave None to Tell the Story : Genocide in Rwanda), rédigé par l’experte renommée Alison Des FORGES, une Américaine qui mourut dans un accident d’avion l’an dernier.
Des FORGES écrit que M. BARRIL fut embauché par le ministère de la Défense au Rwanda pour former jusqu’à 120 hommes au tir et aux tactiques d’infiltration pour une unité d’élite, en vue d’attaques derrière les lignes du FPR. L’opération portait le nom de code “Opération insecticide”, pour désigner une opération destinée à exterminer les inyenzi, les “cafards”. Quand on l’interrogea au sujet de ce programme de formation au cours d’un entretien avec un chercheur de Human Rights Watch, M. BARRIL nia toute connaissance à ce sujet et mit abruptement fin à la conversation.
Les Rwandais que M. FARMEL et moi-même rencontrèrent insistèrent sur le fait que les troupes françaises étaient impliquées dans les massacres de la mi-mai. “Je sais que c’étaient des troupes françaises, parce que j’avais été avec eux à Mutara en 1991″, dit Semi BAZIMAZIKI, caporal dans l’armée rwandaise durant le génocide. “Je connaissais très bien leur manière d’opérer”. Un autre ex-génocidaire, Jean NGARAMBE, raconte qu’il fut rejeté en tant que guide pour les Blancs en visite, parce que “je ne parlais pas français”. À sa place, ils prirent un autre homme qui parlait français.
Un incident, décrit à la fois par les bourreaux et les victimes, est particulièrement probant. Certains des ex-génocidaires se rappellent que, le 12 mai, le jour précédant le début de la boucherie, ils furent convoqués dans un village. Ils disent qu’un officiel hutu local, nommé Charles SIKUBWABO, fugitif actuellement recherché par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda, présenta des “soldats français”, venus afin de servir de renforts.
M. SIKUBWABO ordonna aux tueurs rwandais rassemblés de suivre une certaine route sans attaquer ou approcher des Tutsis sur le chemin. Ils se retrouvèrent quelques kilomètres plus loin, à un endroit nommé Mumubuga où ils trouvèrent plus de 50 Tutsis. Entouré d’hommes blancs, M. SIKUBWABO dit aux Tutsis de ne pas avoir peur, que les Blancs étaient là pour les aider, et qu’ils devaient retourner dans les collines pour attendre de l’aide.
“Nous savions que c’était une ruse contre les Tutsis”, dit Raphaël MAGEZA, le beau-frère de M. SIKUBWABO. Les Blancs servaient de leurres, afin de rassembler des informations au sujet des endroits où les Tutsis se cachaient. Gudelieve MUKANGAMIJE, l’une des victimes potentielles de M. MAGEZA, en convient : “Ils (les Blancs) ne nous donnèrent pas de bâches comme ils l’avaient promis. Ils nous tuèrent. Et ils nous donnèrent aux Interahamwe”.

Indécence

Un concert d’imprécations devrait s’élever partout en Afrique francophone, contre ces festivités ignominieuses du cinquantenaire des Indépendances. Oui, l’Afrique est à un tournant et, pour elle, c’est l’An 01. L’Occident, qui a bâti ses richesses en saignant, par l’esclavagisme et en ruinant, par la colonisation, le continent noir, se trouve aujourd’hui dépossédé par de nouvelles forces économiques et politiques, qui ont surgi des entrailles de ce Tiers-monde longtemps soumis et méprisé. Debout, les damnés de la terre ! Debout, les enfants de ceux qui, pendant longtemps, furent appelés indigènes  ou sujets français !

La France se bunkerise. Aujourd’hui, un Africain francophone, qui veut venir se soigner en France, parce qu’il n’a pas les structures médicales adéquates sur place, se heurte au mur infranchissable des visas. Cela s’appelle «non assistance à personne en danger». Ingratitude innommable à l’égard des descendants de ceux qui, jadis, affrontèrent l’occupant aux côtés des Français de Métropole pendant les première et seconde guerres mondiales… Souvenons-nous : le chemin des Dames, la boue, les tranchées, les corps déchiquetés par les obus allemands. Les Africains y étaient, souvent en première ligne. Et qui se rappelle encore la deuxième division blindée du Général Leclerc de Hautecloque, composée essentiellement de Tchadiens et d’Oubanguiens qui, après le serment de Koufra en Lybie, s’ébranla dans le désert pour notamment prendre d’assaut Strasbourg occupé par l’ennemi ?

Après la seconde guerre mondiale, les Etats qui composaient l’Afrique Occidentale et l’Afrique Equatoriale Françaises, s’émancipèrent, plus ou moins à l’amiable, à la différence de l’Algérie qui mena une guerre contre la France pour arracher son indépendance. Au Cameroun aussi, une guerre opposa des nationalistes à l’armée française. «La liberté ne se donne pas, elle se conquiert».

Ces différentes manières d’accéder à l’indépendance aident en partie à comprendre aujourd’hui les écarts de niveau de développement dans toutes les parties de l’ancien empire français d’Afrique.

Mais, malgré ces différences, aujourd’hui et partout sur le continent noir, souffle un vent nouveau. Les arrières petits-fils et filles de ceux qui affrontèrent l’occupant et qui n’ont pas connu les indépendances Canada Dry relèvent la tête et ont soif d’une autre Afrique. Une Afrique debout, une Afrique fière de son histoire, de ses royaumes, de ses cultures millénaires, dont l’esclavagisme et le colonialisme ont voulu à toute force effacer les traces, réduisant l’Africain à néant. Tu es noir, donc Caïn, tu ne peux pas être une créature de Dieu, tu as la peau noire, couleur de la malédiction et du deuil. (Or, dans certaines sociétés asiatiques ou africaines, la couleur du deuil est le blanc…)

Après avoir insulté les Africains à Dakar, en déclarant sans vergogne que  «l’homme africain n’est pas encore entré dans l’histoire…Il est figé dans le temps» (alors que l’histoire de l’humanité a pris racine sur ce continent), après avoir claironné avec arrogance et mépris que la France n’a pas besoin de l’Afrique, le Président français Nicolas Sarkozy se rend compte avec effroi que, sans l’uranium du Niger, de Centrafrique et du Gabon, nous risquons de geler l’hiver venu.

Alors, on entreprend précipitamment un voyage façon saut de puce de 36 heures sur cet immense continent pour grappiller quelques contrats. Les Africains qui ont le sens de l’hospitalité sont ulcérés. «C’est quoi ça, hein ? Il vient chez nous et ne reste même pas un jour ou deux, pour partager un plat de manioc sauce gombo?» vocifèrent certains, indignés. Décidément, le Président Sarkozy a un problème avec le continent noir. En aurait-il peur ? Ce n’est sûrement pas de cette façon que la France y retrouvera sa place.

Au lieu de faire passer les Chinois pour de méchants néocolonialistes, il faut se demander qui est le responsable de cette perte de vitesse de la France en Afrique francophone. Avec les Chinois, ce n’est peut-être pas le Pérou mais ils construisent des routes, des voies ferrées, des hôpitaux…. Beaucoup d’Africains parlent maintenant le mandarin. Ils affluent à Shanghai - sans visa ! -  pour faire des affaires. S’ils veulent venir en France, il leur faut des mois d’attente pour obtenir le précieux sésame. Ne nous étonnons pas que les Africains francophones boudent la France. Ceux qui y vivent sont traités comme des sous-hommes, alors que ce sont eux, les «sans papiers» qui font bouillir la marmite dans les grands restaurants parisiens. Observez les chantiers du bâtiment et des routes : il n’y a pratiquement plus de Blancs.

Alors, ces agapes cyniques des cinquante ans d’indépendance des pays francophones d’Afrique, célébrées à Nice, marquent bien la fin d’une époque. D’une certaine Afrique, l’Afrique de papa.

Une nouvelle génération d’Africains, débarrassée des scories du complexe du colonisé et foulant aux pieds la soi-disant supériorité du Blanc, dresse la tête pour dire stop à l’indécence.

«Tout à une fin, sauf la banane qui en a deux». (Proverbe Bambara)

A. De Kitiki

Les oubliés du Centrafrique

Si je vous dis Oubangui-Chari, à quoi, à qui, à quel dieu  des profondeurs insondables de la forêt équatoriale pensez-vous ? Allez ! Un  petit effort, cherchez. Vous ne devinez pas ? Quelques indices pour vous aidez, à vous exclamer : « Bon sang, mais c’est bien sûr… ! »

C’est vers la fin de XIXe siècle, que le Français Dolisie fonde le poste de Bangui sur la rive de l’Oubangui, fleuve majestueux et tumultueux, à cause de ses multiples rapides. Le pays est alors colonisé par les Français sous le nom de Oubangui-Chari. Une colonisation assez brutale. L’administration coloniale découpe le pays ‘à la machette’ et cède les parcelles à des sociétés concessionnaires, qui ont le droit d’y commettre toutes les exactions possibles. Leurs bras armés sont les  intendants.  Rebuts analphabètes, pires que les flibustiers des mers du sud, ils font régner la terreur. A défaut de bagne, on expédiait ces reliquats infects de la société française dans les colonies. Buveurs sans soif, amateurs de pernod, ils ne connaissent qu’un seul argument de dialogue : La « chicotte », sorte de fouet en peau de buffle tressée qu’ils aimaient à faire claquer sur les échines fatiguées des travailleurs forcés qui n’allaient pas assez vite à leur goût.

Les sociétés concessionnaires introduisirent des cultures industrielles au détriment de l’agriculture vivrière. Café, sisal, coton., etc. C’était le temps du travail forcé. On évoque même des razzias dans les villages pour capturer des jeunes gens vigoureux, afin d’activer, encore et toujours, et sans répit, la production de ces matières premières. En plein essor industriel, la France, puissance coloniale, ne se préoccupe pas autrement du développement de l’Oubangui-Chari que pour en extraire les matières premières nécessaires à ses industries naissantes. Ainsi, l’uranium de Bakouma, à l’Est du pays, contribua à la mise au point de la première bombe H française.

L’Oubangui-Chari faisait partie de l’Afrique Equatoriale Française (A.E.F.). C’est là aussi que fut nommé le premier Gouverneur noir. Félix Eboué, français du Guyane. Pendant l’occupation Allemande, l’A.E.F., sous l’impulsion de Félix Eboué, rejoint la France Libre. Il échappa de justesse à un complot ourdi par les Pétainistes locaux constitués essentiellement d’expatriés  blancs des sociétés concessionnaires. On connaît la suite. La barbarie nazie fut vaincue. Grâce aussi à l’engagement des Oubanguiens. On a tendance à l’oublier.

Devenue République Centrafricaine le 1er Décembre 1959, et indépendante le 13 Août 1960,  la R.C.A. passe des multitudes accords obscurs avec l’ancienne puissance coloniale, qui contrôle encore de nos jours l’économie centrafricaine, assure sa sécurité militaire et les fins de mois de ses fonctionnaires. Vue de plus près, l’indépendance de la République Centrafricaine, ressemble à du Canada Dry.

Après Barthélemy  Boganda, père de la Nation, qui mourut dans un accident d’avion douteux, la R.C.A. est frappée par l’incurie de ses successeurs qui n’ont fait que plonger le Pays dans une régression, impitoyable pour une population, meurtrie et tenue, sous le joug. De David Dacko, le docile gardien des mines de diamants, d’uranium et d’or, à Bokassa le soudard comme aimait à l’appeler le Général De Gaulle, la République Centrafricaine est à la dérive. Elle devient son propre fantôme. Et ce la n’émeut personne. Le paludisme et le S. I. D.A se livrent au concours macabre de qui tue le plus. L’espérance de vie en R.C.A. est de 44 ans. Le taux d’enfants malnutris est de 7% pour une population de 4,3 millions d’habitants. La Région de Berberati est frappée par une famine dont les enfants sont les premières innocentes victimes. A part l’O.N.G. ‘Action contre la Faim’, qui fait ce qu’elle peut, dans les médias français, R.A.S. Pendant ce temps, c’est l’uranium centrafricain qui nous aide à passer l’hiver au chaud.

Je cite un  habitant de la région de Berberati rapporté par ‘Action Contre la Faim’ : « Il n’y a plus d’argent, alors on achète des produits moins riches et on réduit la fréquence des repas. Chez nos parents à l’époque on mangeait trois fois par jour ; cela n’existe plus ! »  Oui, à l’époque, des norias de camions ravitaillaient les marchés de la capitale, Bangui, en viande, légumes, et autres produits des cultures vivrières. Aujourd’hui la faim s’installe dans l’indifférence générale. Que s’est- il donc passé ? Je pose cette question terrible aux dirigeants centrafricains actuels. Que comptent ils faire pour que les Centrafricains, avec fierté, puissent encore crier : « Centrafrique,  Na Ndouzou !» (Debout la Centrafrique).  La première action politique a engager sans délai est, me semble-t-il, la valorisation du travail paysan villageois. Motiver et redonner confiance aux cultivateurs centrafricains, pour qu’ils retrouvent le « Légué ti yaka » chemin des champs en langue Sango.

 « Avant de crier mon Dieu, cultive ton champ ! » Proverbe Wolof (Sénégal)

A. de KITIKI

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