Les jugements enflent dans certains organes de la presse parisienne. Ils sont véhiculés par des chroniqueurs dans les débats télévisés consacrés aux grèves générales qui paralysent la Guadeloupe depuis le 20 janvier et la Martinique depuis le 5 février : les crises antillaises seraient des mouvements anti-blancs et pro-indépendantistes.
Journaliste blanche installée depuis douze ans à Fort-de-France, je pense aujourd’hui utile d’apporter mon point de vue pour démontrer que ces jugements, nourris de préjugés, sont faux et que leur diffusion ici ne fait que nourrir la colère des Français des Amériques.
Non, ces grèves ne sont pas des mouvements anti-blancs. Dans les deux îles, ils réclament une augmentation du pouvoir d’achat. Le constat est en effet implacable. Dans ces deux confetti de la République, sous le cliché des cartes postales, se cache ce qu’Aimé Césaire avait appelé « un paradis gâché » : des revenus moyens inférieurs de moitié à ceux de l’hexagone (17 000 euros annuels au lieu de 32 000), un chômage trois fois plus important (25% en général et plus de 50% chez les jeunes), une pauvreté plus grande, et des prix beaucoup plus chers, particulièrement ceux des produits de première nécessité. Si 60.000 personnes ont défilé régulièrement en Guadeloupe (sur 450.000 habitants) et 35.000 en Martinique (sur 400.000 habitants), si le mouvement est reconnu comme légitime par toute la classe politique (y compris par Nicolas Sarkozy dans son intervention diffusée -seulement- sur RFO) c’est que cette situation est devenue intenable. L’économiste martiniquais Jean Crusol le notait : les prix ont augmenté de plus de 40% en 2008 en Martinique alors que les revenus n’ont pas bougé. Pour les personnes âgées qui disposent de moins de 500 euros par mois, pour les 40.000 Rmistes martiniquais, pour les dizaines de milliers de Smicards, ça veut dire la faim à la fin du mois. Une situation indéniable.
Et pourquoi donc les prix sont-ils si élevés dans nos îles ? Pourquoi la farine de blé est-elle 165% plus chère dans les grandes surfaces antillaises que dans les mêmes enseignes de l’hexagone alors que le transport ne représente que 10% de surcoût ? Pourquoi le litre de carburant était-il vendu il y a quelques mois à 1,50 euros aux Antilles, alors qu’il était passé sous la barre d’un euro en « métropole » (terme colonial) et que nous sommes proches de zones de production comme le Venezuela, le Mexique, les USA ou Trinidad ? Pourquoi la banane martiniquaise elle-même est-elle vendue 40% plus chère aux Martiniquais qu’aux Européens ? On le voit, l’argument du transport ne tient pas. L’explication réside en fait dans les rentes de situation qui minent les économies antillaises.
Constat le plus flagrant : aujourd’hui encore, 1% de la population détient 40% de la grande distribution, la totalité des centrales d’achat et de l’industrie agroalimentaire, la majorité des terres agricoles et l’essentiel des richesses. Un groupe ultra minoritaire et solidaire qu’on appelle les békés en Martinique, les blancs créoles en Guadeloupe. Ils sont les descendants des premiers colons, c’est-à-dire des maîtres d’esclaves dont la fortune a été bâtie sur la production de sucre et trois siècles d’exploitation des Africains que le code noir considérait comme des meubles. Des blancs qui ont pris soin de ne pas se mélanger -officiellement- avec les noirs (sous peine d’être bannis du clan) et qui ont bénéficié des indemnisations de l’Etat au moment de l’abolition de l’esclavage en 1848… Des blancs, regroupés dans une poignée de familles qui se serrent les coudes, qui verrouillent l’économie, et qui embauchent leurs cadres directement en France. Le premier d’entre eux, le Martiniquais Bernard Hayot, est considéré comme la 109ème fortune française. Ce sont ces grands patrons qui aujourd’hui font le plus de résistance contre la baisse des prix des produits de première nécessité vendus dans leurs grandes surfaces et qui refusent le plus obstinément d’accorder 50 euros d’augmentation mensuelle en Guadeloupe malgré les pressions du MEDEF national et le montage réalisé avec le concours de l’Etat et du Conseil Régional pour parvenir aux 200 euros réclamés par les centaines de milliers de grévistes mobilisés depuis plus d’un mois.
Les békés sont bien une survivance coloniale et c’est de leur côté qu’on trouve le racisme. Même si certains apparaissent aujourd’hui plus ouverts, les déclarations de l’un d’eux, Alain Huygues Despointes, diffusées dans un documentaire sur « Canal + » au début de la grève (« Les derniers maîtres de la Martinique ») lui valent aujourd’hui d’être poursuivi pour apologie de crime contre l’humanité et pour incitation à la haine raciale. Il avait déclaré que les békés avaient voulu « préserver la pureté de la race » et que la traite des noirs avait été « positive ».
Depuis Paris, on reproche souvent aux Antillais de ressasser l’esclavage et de ne pas se tourner vers l’avenir. Et pour cause : les chaînes demeurent même si elles se matérialisent autrement, et c’est bien un avenir différent que les Antillais veulent construire aujourd’hui. Ils souhaiteraient notamment appliquer dans les DOM les lois françaises sur la concurrence. Des blancs installés aux Antilles aussi le réclament. On trouve des « métros » (métropolitains) dans les manifestations importantes qui se tiennent chaque jour dans les rues de Pointe-à-Pitre et de Fort-de-France depuis plusieurs semaines.
Enfin, le débat sur l’indépendance de la Martinique et de la Guadeloupe a été soulevé à l’occasion de ces mouvements sociaux par Paris via des sondages et des considérations financières sur le coût que représenterait ces deux îles pour le contribuable français. Même si on trouve des militants indépendantistes dans ces mouvements, ils ne représentent pas la majorité des participants et l’accession à la souveraineté ne figure pas dans les revendications du LKP en Guadeloupe ou du collectif du 5 février en Martinique. L’indépendance est nettement impopulaire. Que ce soit dit : l’Etat investit moins aux Antilles que dans les départements de l’hexagone et beaucoup moins qu’en Corse… Il trouve aussi son intérêt dans ces îles censées être « sous perfusion » en envoyant massivement ses productions, en prélevant des impôts et en disposant d’une place militaire stratégique aux Amériques.
Même si l’indépendance est une revendication respectable, elle n’est pas aujourd’hui d’actualité. Les Antillais ne réclament pas leur souveraineté, mais plus de responsabilité locale pour mettre un terme à une « ingouvernabilité » organisée qui a longtemps joué en faveur des intérêts de l’Etat. Ils ne réclament pas l’indépendance mais de la dignité et du respect. Les accusations déplacées de racisme et d’indépendantisme sont ressenties comme du mépris. Proposerait-on l’indépendance à l’Auvergne si elle était secouée par une vaste mobilisation en faveur du pouvoir d’achat ? La France, en quête d’intégration de sa diversité trouverait son intérêt à mieux exploiter les richesses de ces peuples au croisement des civilisations. Ils ont démontré leur talent et leur intelligence en portant des personnalités brillantes et ouvertes comme Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant, Maryse Condé, ou non loin, Christiane Taubira. Les Antillais réclament aujourd’hui une place dans le monde politique et économique. A l’heure où l’Obamania sévit partout dans le monde, la France devrait être assez intelligente pour sortir de ses clichés et comprendre son intérêt.
A Fort-de-France le 27 février 2009
Laure Martin-Hernandez
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