Articles du février, 2010
Les oubliés du Centrafrique
Si je vous dis Oubangui-Chari, à quoi, à qui, à quel dieu des profondeurs insondables de la forêt équatoriale pensez-vous ? Allez ! Un petit effort, cherchez. Vous ne devinez pas ? Quelques indices pour vous aidez, à vous exclamer : « Bon sang, mais c’est bien sûr… ! »
C’est vers la fin de XIXe siècle, que le Français Dolisie fonde le poste de Bangui sur la rive de l’Oubangui, fleuve majestueux et tumultueux, à cause de ses multiples rapides. Le pays est alors colonisé par les Français sous le nom de Oubangui-Chari. Une colonisation assez brutale. L’administration coloniale découpe le pays ‘à la machette’ et cède les parcelles à des sociétés concessionnaires, qui ont le droit d’y commettre toutes les exactions possibles. Leurs bras armés sont les intendants. Rebuts analphabètes, pires que les flibustiers des mers du sud, ils font régner la terreur. A défaut de bagne, on expédiait ces reliquats infects de la société française dans les colonies. Buveurs sans soif, amateurs de pernod, ils ne connaissent qu’un seul argument de dialogue : La « chicotte », sorte de fouet en peau de buffle tressée qu’ils aimaient à faire claquer sur les échines fatiguées des travailleurs forcés qui n’allaient pas assez vite à leur goût.
Les sociétés concessionnaires introduisirent des cultures industrielles au détriment de l’agriculture vivrière. Café, sisal, coton., etc. C’était le temps du travail forcé. On évoque même des razzias dans les villages pour capturer des jeunes gens vigoureux, afin d’activer, encore et toujours, et sans répit, la production de ces matières premières. En plein essor industriel, la France, puissance coloniale, ne se préoccupe pas autrement du développement de l’Oubangui-Chari que pour en extraire les matières premières nécessaires à ses industries naissantes. Ainsi, l’uranium de Bakouma, à l’Est du pays, contribua à la mise au point de la première bombe H française.
L’Oubangui-Chari faisait partie de l’Afrique Equatoriale Française (A.E.F.). C’est là aussi que fut nommé le premier Gouverneur noir. Félix Eboué, français du Guyane. Pendant l’occupation Allemande, l’A.E.F., sous l’impulsion de Félix Eboué, rejoint la France Libre. Il échappa de justesse à un complot ourdi par les Pétainistes locaux constitués essentiellement d’expatriés blancs des sociétés concessionnaires. On connaît la suite. La barbarie nazie fut vaincue. Grâce aussi à l’engagement des Oubanguiens. On a tendance à l’oublier.
Devenue République Centrafricaine le 1er Décembre 1959, et indépendante le 13 Août 1960, la R.C.A. passe des multitudes accords obscurs avec l’ancienne puissance coloniale, qui contrôle encore de nos jours l’économie centrafricaine, assure sa sécurité militaire et les fins de mois de ses fonctionnaires. Vue de plus près, l’indépendance de la République Centrafricaine, ressemble à du Canada Dry.
Après Barthélemy Boganda, père de la Nation, qui mourut dans un accident d’avion douteux, la R.C.A. est frappée par l’incurie de ses successeurs qui n’ont fait que plonger le Pays dans une régression, impitoyable pour une population, meurtrie et tenue, sous le joug. De David Dacko, le docile gardien des mines de diamants, d’uranium et d’or, à Bokassa le soudard comme aimait à l’appeler le Général De Gaulle, la République Centrafricaine est à la dérive. Elle devient son propre fantôme. Et ce la n’émeut personne. Le paludisme et le S. I. D.A se livrent au concours macabre de qui tue le plus. L’espérance de vie en R.C.A. est de 44 ans. Le taux d’enfants malnutris est de 7% pour une population de 4,3 millions d’habitants. La Région de Berberati est frappée par une famine dont les enfants sont les premières innocentes victimes. A part l’O.N.G. ‘Action contre la Faim’, qui fait ce qu’elle peut, dans les médias français, R.A.S. Pendant ce temps, c’est l’uranium centrafricain qui nous aide à passer l’hiver au chaud.
Je cite un habitant de la région de Berberati rapporté par ‘Action Contre la Faim’ : « Il n’y a plus d’argent, alors on achète des produits moins riches et on réduit la fréquence des repas. Chez nos parents à l’époque on mangeait trois fois par jour ; cela n’existe plus ! » Oui, à l’époque, des norias de camions ravitaillaient les marchés de la capitale, Bangui, en viande, légumes, et autres produits des cultures vivrières. Aujourd’hui la faim s’installe dans l’indifférence générale. Que s’est- il donc passé ? Je pose cette question terrible aux dirigeants centrafricains actuels. Que comptent ils faire pour que les Centrafricains, avec fierté, puissent encore crier : « Centrafrique, Na Ndouzou !» (Debout la Centrafrique). La première action politique a engager sans délai est, me semble-t-il, la valorisation du travail paysan villageois. Motiver et redonner confiance aux cultivateurs centrafricains, pour qu’ils retrouvent le « Légué ti yaka » chemin des champs en langue Sango.
« Avant de crier mon Dieu, cultive ton champ ! » Proverbe Wolof (Sénégal)
A. de KITIKI
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